Divergences. Histoire de ne pas suivre les moutons. De dire des choses avec humour. De pousser parfois des coups de gueule. Bref, de vous faire râler ou rigoler. Si j'arrive seulement à vous faire sourire. Ce ne sera pas mal. Il fut un temps où il me paraissait utile de dater mes articles et puis à présent je pense que cela ne l'est plus. C’est à l’appréciation de chacun et chacune …
Divergences.  Histoire de ne pas suivre les moutons. De dire des choses avec humour. De pousser parfois des coups de gueule. Bref, de vous faire râler ou rigoler. Si j'arrive seulement à vous faire sourire. Ce ne sera pas mal. Il fut un temps où il me paraissait utile de dater mes articles et puis à présent je pense que cela ne l'est plus. C’est à l’appréciation de chacun et chacune …

Le Bonheur d’être Nu

par Marguerite LE FUR.

 

Dans la Grèce antique, sous le beau ciel méditerranéen, on se contentait de légers vêtements et même la vue du nu n’offusquait personne. L’abondance et le perfection des œuvres plastiques léguées par l’antiquité, et où nous trouvons la glorification constante des formes du corps humain, nous portent à croire que les motifs d’inspiration étaient accessibles à tous les yeux. À Sparte, jeunes hommes et jeunes filles, complètement dévêtus, se livraient en commun aux jeux en plein air, aux exercices du gymnase, sans que  les bonnes mœurs aient à en souffrir : naturalia non sunt turpia. Nous avons oublié que gymnos signifie nu et, si nous parlons encore de la Grèce avec admiration, nous avons perdu du moins le sens de la beauté vivante, auquel nous devons tous ces chefs-d’œuvre, marbre rigide et froid, merveilleux reflets de la réalité, mais seulement reflet.

De nos jours, l’éducation a fait que les termes de nudité et immoralité sont devenus presque identiques. La faute en est au Moyen Âge qui vit de développer et s’enraciner le préjugé d’après lequel le nu serait laid, choquant, subversif. À l’époque de saint Augustin, il est vrai, un tel état d’esprit ne semble pas encore prédominer, car on pouvait lire dans la loi canonique : « Le corps humain est assurément la plus belle création de Dieu. » Cependant les préceptes de l’école des talmudistes d’Alexandrie ne tardèrent pas à faire prévaloir des opinions contraires. On eut honte de son propre corps qui pourtant, croyait-on, était fait à l’image de Dieu lui-même. L’Église vit désormais, dans toute nudité, même partielle, un objet de tentation, une cause de perdition. Le mépris de l’hygiène la plus élémentaire, l’abandon des thermes antiques furent la conséquence directe de ces conceptions. Soigner son corps, le tenir propre, n’était-ce pas s’exposer infailliblement aux pensées obscènes ?

La renaissance ne partagea pas ces appréhensions. En découvrant l’esprit véritable de l’antiquité classique, on voulut le faire revivre et, dans nombre de villes de France, s’ouvrirent des piscines publiques où, pendant plusieurs générations, hommes et femmes se baignaient en commun, sans costume et sans honte. Cependant, cette réaction ne dura pas ? Ces idées saines et naturelles ne devaient pas tarder à être à nouveau étouffées par le grand siècle. L’horreur du nu ramena l’abandon et la négligence des pratiques de l’hygiène. À la veille de la Révolution française, les femmes du grand monde qui, à Paris, avaient une baignoire dans leur cabinet de toilette étaient une infime minorité. Se baigner et soigner son corps, c’était sans doute pour en faire mauvais usage ; comme si l’accumulation constante de vêtements, une certaine odeur avec une certaine malpropreté étaient le signe le moins contestable de la vertu d’un femme !

À  ce règne presque ininterrompu de la malpropreté corporelle et du préjugé contre le nu a succédé, de nos jours, une réaction ; le soin de la toilette, qui a provoqué, chez certains adeptes, une véritable passion de l’eau, tend, en général, à atténuer de plus en plus le vieux sentiment de pudeur physique. La Suède nous en fournit une preuve significative. Dans la presqu’île de Kullen, à l’entrée de Kategatt, on peut voir, par les claires journées d’été, des groupes joyeux de jeunes gens et de jeunes filles s’ébattre dans les eaux doucement agitées des criques rocheuse. Aucun vêtement ne cache l’éclatante blancheur des corps, ne trouble la pureté de leurs lignes et cette nudité générale dans ce cadre merveilleux n’a rien de répréhensible pour un esprit que la grivoiserie ne vient pas fausser constamment, car l’impudeur même comporte une pudeur véritable, qui réside dans le calme des regards, la chasteté des mouvements et des attitudes.

L’évolution actuelle en faveur du nu se traduit en Allemagne par des manifestations et certaines tentatives qui frappent autant par leur hardiesse que par la sorte de publicité dont elles s’accompagnent.

Autrefois, sur les plages de la mer du Nord et de la Baltique, les sexes étaient rigoureusement séparés, pour le bain. Depuis quelques années, par contre, les bains mixtes sont lé règle générale. Dans la banlieue de Berlin, le lac de Wannsee, qui possède une vaste plage de sable fin, est devenu le freibad, le bain populaire et libre d’une immense population urbaine. Les dimanches d’été, le spectacle est vraiment unique : dans les eaux bleues du lac, des milliers de gens qui s’ébattent et, sur la longue grève jaunâtre, un grouillement énorme de corps nus, où les maillots multicolores des femmes viennent mettre leur note joyeuse. Les isolés semblent l’exception. De tous côtés, des groupes où l’on se livre à des sports variés. Jeunes hommes et jeunes filles  fraternellement, s’amusent à se laisser rouler du haut des pentes sablonneuses où vient finir le Grunewald, la sombre forêt de pins. Dans cette foule, composée d’éléments disparates, nul geste, nulle attitude équivoque. Loin de se trouver stimulée par ce spectacle, la sensualité se dissipe ou, du moins, perd son aiguillon importun ; le regard se purifie en quelque sorte et l’on se laisse doucement griser de couleurs, de formes, de lumière. Ces baignades, où les hommes se montrent en petit caleçon rectangulaire et les femmes en maillot collant, semblent être la dernière étape vers le nu pur et simple.

Déjà une petite avant-garde, éprise de sports, lutte vaillamment à Berlin pour le droit d’être nu. Cette phalange grossit journellement, essaime en province et n’est pas composée, comme certains pourraient le croire, d’utopistes ou d’individus à l’imagination dépravée. Les amis de la lumière, ainsi qu’ils s’intitulent, ont formé plusieurs groupements de gens réfléchis et libres venus de toutes les classes sociales de gens réfléchis et libres venus de toutes les classes sociales. Le plus intéressant est certainement le Freya-Bund. Il recrute ses membres avec précaution, après enquête minutieuse sur leurs antécédents moraux et les vrais motifs qui leur ont fait solliciter leur admission. Le Freya possède dans la banlieue de Berlin un parc entouré de clôtures hermétiques, sorte de terrain de sport avec des allées ombragées et de l’eau courante : les sociétaires des deux sexes – et le « beau sexe » y est avantageusement représenté – y vont en commun , plusieurs fois par semaine quand la température est assez clémente, se livrer aux jeux de plein air dans le plus simple appareil.

Désireuse d’informations détaillées sur le but de ce groupement et l’esprit qui l’anime, j’allai trouver, au cours de l’été, le président du Freya-Bund, un médecin d’âge vénérable : »M. le conseiller intime de médecine Docteur Küster.

Pendant que j’exposais l’objet de ma visite, j’eus à subir un regard d’une pénétration singulière et presque redoutable, je sentais que ces yeux clairs savaient lire dans les âmes et y discerner la curiosité malsaine en dépit de l’habileté qu’elle apporte souvent à dissimuler. L’assurance que me donna la pureté de mes intentions me permit de sortir victorieuse de cette petite épreuve. Je constatai, en outre, que ma qualité de Française, loin d’inciter M. le Docteur Küster à une certaine retenue, parut, au contraire, stimuler sa verve et il me fut ainsi donné de me renseigner à la source la mieux autorisée sur le raisin d’être et les résultats de ce qu’en Allemagne on désigne indifféremment sous le nom de Nackt-sport ou de Nacktkultur.

Nous vivons, me dit le Docteur Küster, en des temps difficiles ; de tous côtés on entend réclamer plis d’air, plus de lumière et, aussi, plus de vérité et de liberté, tandis qu’un parti, toujours aussi vivace, nous conteste le droit à la lumière, à cette même liberté. Pour ce qui regarde, en particulier, le droit d’être nu, c’est dans les milieux les plus cultivés, semble-t-il, là où les arguments de pure raison devraient convaincre, que l’on se libère le moins facilement de cette idée erronée qu’un corps sans vêtements est chose choquante. Le nu, en effet, constitue, prétend-on, une provocation irrésistible, inévitable, aux pensées malsaines. Jusqu’en ces dernières années, il était en quelque sorte convenu chez nous qu’il y avait atteinte à la morale à se montrer à des personnes de sexe différent, vêtu seulement en costume de plage. Les bains mixtes, dont Berlin a pris l’initiative, ont mis fin à cette fausse conception ; nous sommes persuadés que le jour n’est pas loin où chacun conviendra que le nu en plein air, loin de corrompre l’esprit, tend à l’élever et à le moraliser. Certes, la foule n’est pas encore suffisamment préparée pour approuver cette manière de voir et elle semble encore moins disposée à faciliter la réalisation de nos idées. Nous avons été et nous ne cessons d’être l’objet des railleries, de la malveillance d’une certaine presse qu’on appelle presse noire, chez nous en Allemagne. Nos plus violents adversaires se trouvent dans les rangs de ces austères protecteur de la morale que l’on voit, dans les musées, chuchoter niaisement ou tenir des propos grivois devant les statues antiques. Ils prétendent que Dieu fit l’homme à son image, et pourtant ils considèrent celle-ci comme un objet de scandale qu’il faudrait, pour leur complaire, affubler d’un caleçon mainte statue de nos jardins publics et de nos galeries artistiques. Nous sommes même à nous demander si leur pieuse sollicitude ne devrait pas s’étendre pareillement aux bêtes qui, dans la rue, offrent le spectacle de leur nudité !

Notre propagande, poursuivit mon interlocuteur, n’a pas souffert des attaques dirigées contre elle. Bien plus, nous avons gagné à avoir attiré sur nous l’attention publique, en ces dernières années. Toute une littérature de combat est née de ce conflit avec la réaction. Nous avons publié une forte brochure, illustrée par la photographie : La Lutte des amis de la lumière contre les hommes des ténèbres (2). On y trouve l’exposé et la justification de nos principes. Cette année même a paru un Appel aux femmes, qui va être suivi d’une revue bimensuelle illustrée, Der Lichtfreund. Notre groupement, le Freya-Bun, fondé le 30 octobre 1909, est d’ailleurs la seule société « de nu et de sport en plein air » dont les agissements n’ont pas à craindre le grand jour, une publicité sans restriction.

Je demande alors au président du Freya-Bun quelle est à Berlin, l’attitude de la police en présence de ces réunions pour le moins inédites. Les autorités, me répond-il, ayant à compter avec l’opinion publique, ne savent souvent que faire ; elles reconnaissent, d’une part, la légitimité et le caractère inoffensif de nos tendances, mais prennent, par ailleurs, pour la manifestation de la voix populaire, ce tapage indigné des sévères gardiens de la décence, tapage qui eut même sa répercussion au Landtag prussien. La réaction  a fait appel à la police, mais celle-ci ne saurait édicter de mesures contre nous. Qui peut s’offenser si quelques personnes trouvent du plaisir et même de l’utilité à pratiquer ensemble dans l’intérêt de leur santé des jeux de plein ait dans une propriété parfaitement close ? En vérité, il n’y a ni scandale ni dommage pour personne, nous ne portons aucune attaque aux biens tant matériels que spirituels et moraux de nos contemporains ! Avant de fixer, d’accord avec mes collaborateurs, nos statuts actuels, j’ai pris des informations minutieuses et n’ai trouvé ni loi ni règlement de police pouvant amener la dissolution de notre société ou la gêner dans son action.

Non n’avons rien de commun non plus, continue le Docteur Küster, avec les metteurs en scène de spectacles soi-disant artistiques où, sous la lumière crue de la rampe, dans une atmosphère lourde, des corps maquillés s’offrent en des poses suggestives aux regards d’une foule avide de pornographie. Lorsque, pour la première fois, il y a quatre ans, le nu s’exhiba dans les music-halls d’Allemagne, des comptes rendus sympathiques parurent dans les feuilles les plus respectables. Depuis lors, cet engouement a bien diminué. Nous ne l’avons d’ailleurs jamais partagé, car le nu au théâtre ne saurait que jeter le discrédit sur le vrai caractère de nos tendances. Assurément, nous poursuivons des fins esthétiques, mais, en même temps, nous sommes persuadés qu’un corps atteint seulement toute sa valeur plastique lorsqu’il se montre au grand air, en plaine nature.

L’harmonie des mouvements rehausse nos jouissances d’art, la vie intense et jeune que manifeste un corps vivement coloré par l’excitation du jeu et bronzé de soleil, voilà la beauté non falsifiée.

Le Docteur Küster m’entretient ensuite des bons effets d’une cure de soleil au point de vue physiologique. Les rayons solaires, me dit-il, augmentent le nombre des globules du sang, attirent celui-ci vers la périphérie, décongestionnent ainsi nos organes et activent les fonctions de la peau. Le soleil agit sur le corps tout entier de la même manière et mieux que les sinapismes, et les bains d’air opèrent des cures remarquables de l’anémie et de la neurasthénie.

Comment expliquez-vous, demandai-je, que la plupart des gens aient tellement peur de se dévêtir, si ce n’est dans une chambre, et se privent ainsi de la lumière ?

Il y a deux raisons essentielles et de toute évidence, m’est-il répondu, la crainte des refroidissements et la pudeur. Ni celle-ci, ni celle-là ne se justifient par une nécessité  véritable ; ces deux raisons ont été peu à peu suggérées à l’humanité, elles sont un produit de l’imagination. Le public attribue plusieurs fièvres accompagnées de frissons aux refroidissements, alors que la maladie, conséquence d’une infection bacillaire, est latente, en réalité, depuis des semaines quand se manifestent la fièvre et la sensation de froid. Cette crainte d’un refroidissement nous porte à nous recouvrir de vêtements toujours plus épais et, par suite, à isoler notre épiderme de tout contact avec l’atmosphère ; devenu de la sorte plus délicat, notre pouvoir de réaction contre les affections diverses se trouve diminué. On cherche à éviter la maladie et l’on court à elle ? Combien nous aimons l’air, tant que l’habitude des vêtements ne nous a pas amollis, les parents peuvent s’en rendre compte en observant leurs enfants au berceau : ne les voient-ils pas s’efforcer sans cesse de rejeter les couvertures et sourire d’aise quand ils sont tout nus ? Puisque nous venons au monde sans vêtements, il est à croire que la nature nous a formés de manière à nous permettre de vivre nus, sans quoi elle nous aurait donné des plumes ou une toison. Notre nudité a évidemment son but, qui est d’accroître  notre résistance, nous permettant ainsi de nous accommoder avec plus de facilité des changements de température et de climat. On dit généralement que l’homme s’est couvert pour se protéger contre le froid : cela est inexact. Notre épiderme possède un merveilleux appareil régulateur, grâce auquel nous pouvons braver tous les changements atmosphériques, tant qu’ils ne sont pas exceptionnels. La circulation n’est jamais aussi active que par les grands froids, quand nous nous donnons de l’exercice. C’est en le frottant avec de la neige que l’on ramène à la vie un homme sur le point d’être gelé et le meilleur moyens d’avoir les pieds chauds est de courir pieds nus dans la rosée matinale, ou même dans la neige.

Ainsi s’exprima avec conviction l’apôtre du nu . Après avoir exposé les raisons esthétiques et hygiénistes du mouvement dont il est l’un des promoteurs passionnés, le Docteur Küster prit à tâche de me démontrer l’absurdité du sentiment de la pudeur mal comprise et la signification de la nudité au point de vue moral.

De même que la crainte des refroidissements, me dit-il, le sentiment de la pudeur est une tradition et un préjugé. Les jeunes enfants qui vont nus le font en toute innocence, nous ne saurions en douter. Cependant, on vient leur conter que ce n’est pas convenable, qu’ils doivent être décents, se couvrir. Tout d’abord ils ignorent pourquoi. Puis d’une manière insensible, par des réticences ou des explications aussi peu acceptable que possible, on leur fait acquérir une conscience vague du mystère sexuel. En tous cas, on leur apprend à considérer les différences et les rapports entre les deux sexes comme des choses immorales, tandis que leur esprit, non encore prévenu, serait plutôt porté à y voir des faits purement naturels. Le résultat de cette déplorable éducation sexuelle, c’est que toute la jeunesse confond nudité et pornographie. Si, dans sa classe, un maître a la maladresse ou l’audace de prononcer par hasard le mot « nu », il lira aussitôt sur tous les visages la même surprise que s’il avait tenu quelque propos ordurier, puis des ricanements significatifs lui apprendront de quelle manière il fait vagabonder les imaginations.

Passant aux souvenirs de sa pratique médicale, M. Küster m’affirme qu’un docteur n’aura jamais l’impression de manquer à la décence ou à la morale si, étant obligé de s’entretenir avec une femme d’une question délicate et de nature tout intime, il le fait avec franchise et sans préventions.

Dans mon cabinet de consultation, j’ai eu souvent, me dit-il, la visite de mamans venues avec leur fille me demander conseil pour des choses de leur sexe. Je les vois encore toutes, assises devant moi, rougissantes. Je m’adresse toujours à la jeune fille directement et lui pose avec une parfaite simplicité des questions parfois très difficiles à formuler. Après un court moment de silence et d’embarra, les paupières cessent de rester baissées, les yeux s’ouvrent franchement, le regard s’éclaire et les réponses me sont données avec le plus grand naturel. Par une sorte de suggestion, j’arrive ainsi à libérer un instant la jeune fille de la tyrannie des préjugés. Combien il est difficile d’entamer ceux-ci, nous l’éprouvons chaque jour dans la lutte que nous soutenons pour convaincre les gens de la sincérité de nos efforts et de l’honnêteté irréprochable des personnes que nous admettons dans notre société.

Les explications que je viens de vos donner, poursuivi le représentant de la Freya, suffirait sans doute à mettre en lumière la pureté de nos intentions et l’utilité du but que nous nous proposons. Je désire toutefois, pour terminer, ajouter encore un mot sur le caractère essentiellement moral de nos réunions sportives. Combien de fois n’est-on pas venu me dire :  « Comment se montrer nu comme un ver à des femmes pareillement nues sans se tenir porter d’une manière impérieuse, et sans doute indiscrète, à des entreprises pour le moins déplacées ? Vos réunions ne sont-elles pas la pire des excitations à la débauche ? Vous ne me persuaderez pas qu’il ne se passe rien dans votre parc ! » Je n’ai toujours eu que cette réponse :

Soyez des nôtres, expérimentez et vous serez fixée. Vous vous étonnerez de la rapidité avec laquelle vous prendrez l’habitude de votre propre nudité et de celle d’autrui, vous serez charmée du bon ton et de la cordialité qui règnent parmi nous. Vous ne douterez plus alors que l’obscénité n’est nullement dans les objets offerts à vos regards, mais qu’elle y est suggestionnée. Et j’ajoute encore ceci, qui regarde les hommes plus particulièrement :si vos sens sont surexcités par les provocations du demi-nu que vous ne cessez de rencontrer en soirée, dans les salles de spectacle et même dans la rue, faites une cure de nu, le calme vous reviendra, vous sentirez vos nerfs se détendre comme par enchantement et vous conserverez de vos visites à notre parc de sports un souvenir radieux, fait de joie naïve et d’un profond sentiment de libération physique et morale.

À demi persuadée par tant d’arguments séduisants et par une invite aussi pressante, je décidai de tenter l’expérience. Admise dans le Freya-Bun, je me rendis pas une belle journée de juin au parc de sports de Lankwitz, près Berlin. Une demi-heure de chemin de fer, quelques landes et bois de pins à traverser et je me trouvai à l’auberge de campagne aux environs de laquelle la Société avait aménagé son « bain d’air « . À l’entrée de celui-ci, des cabines étaient rangées en file : la jeune femme qui m’accompagnait m’en ouvrit une, puis pénétra  elle-même dans la cabine d’à côté. Quelques minutes plus tard, j’entendais déjà ma compagne s’entretenir dehors avec des personnes qui nous avaient devancées ce jour-là. Lentement je quittais mes robes, regrettant déjà de m’être risquée en pareil endroit. Ayant dépouillé mes derniers voiles, je m’approchai de la glace qui garnissait l’une des parois du réduit et me mis à me contempler. Certes, mon corps possédait des lignes harmonieuses, était souple et élancé ; combien, pensais-je, allait-il être gênant pour moi de me livrer bientôt à tous ces regards étrangers ! Où oserais-je moi-même porter les yeux, tout à l’heure ? Un dicton populaire jadis entendu chez nous, me revint en mémoire : « Il n’y a pas de honte à être nue quand on est belle. » D’ailleurs, en rejetant mes vêtements, n’avais-je pas abandonné déjà mes idées sur la décence ? On frappa à la porte de ma cabine : je sortis timidement et me trouvais en présence de quelques-unes des dames et des jeunes filles qui m’avaient été présentées à Berlin, au Club de la Société. Elles s’empressèrent autour de moi et nous nous dirigeâmes vers un emplacement où des messieurs que je connaissais tous se livraient à des exercices de gymnastique. J’imaginais que, ne pouvant me « déshabiller » davantage, on me détaillerait au moins avec curiosité. Il n’en fut rien. Le regard de ces hommes était chaste, libéré de cette sensualité trouble dont je m’attendais, malgré tout, à subir la suggestion. Il m’apparaissait clairement que chacun d’eux aurait eu conscience de commettre une trahison à mon égard vis-à-vis des autres, s’il ne m’avait témoigné ce respect accordé aux femmes en société, dans les circonstances ordinaires.

Inaccessible désormais à toute pensée malsaine, je m’éloignai un instant du groupe de mes amis pour aller examiner le parc. Je me mis à flâner sur des pelouse ensoleillées et sur des sentiers pleins d’ombre, éprouvant un plaisir intense et naïf à me sentit plus près de la fleur, de l’arbre, du ruisseau. Joyeuse et libre comme la lumière dont j’étais baignée et toute pénétrée, je me découvrais des trésors insoupçonnés de sympathie, de bonté et, parce que nus, j’avais plus vivement l’impression de participer à l’unité et à l’harmonie des choses. Plus de barrières, plus de conventions ! Honte, pudeur, ces mots me faisaient maintenant sourire, tandis qu’ j’admirais la grâce des sveltes jeunes filles qui, au loin, sur un « court » de gazon, maniaient savamment la raquette. Je fus tirée de ma contemplation par la venue d’une bande joyeuse qui m’appelait pour une partie de croquet. Complètement apprivoisée, je fis comme tout le monde, jouant et bavardant avec entrain. À aucun moment la conversation ne prit un tour scabreux. Les sexes s’ignoraient. Enfin, le soir arriva et, le soleil s’étant dérobé derrière les massifs, une soudaine fraîcheur vint nous rappeler notre nudité. Chacun rejoignit sa cabine. Quand je repris mes vêtements, ce fut avec un véritable regret. Le plaisir d’être nue avait été trop grand pour que le contact avec les étoffes et du linge ne me produisit tout d’abord une impression franchement désagréable.

Tous ce qui m’avait été dit par la président de la Freya se trouvait ainsi confirmé par cette expérience ? Dès lors, je la renouvelai bien souvent et aucune note discordante ne vint jamais altérer le souvenir très noble, très pur, que je gardai à chaque réunion. Devenue une femme « sans pudeur », il n’est donné désormais de goûter des joies  en quelque sorte inédites, parfaitement innocentes et d’autant plus précieuses que la foule les réprouve. Je me sens libérée, maintenant et pour toujours, de ces pensées grivoises, de ces imaginations fausses que des siècles de mœurs conventionnelles avaient déposées en moi. Par une sorte de rééducation qui fut singulièrement rapide, j’ai enfin reconnu que la vérité est chaste par essence, que l’admiration de la beauté peut être dépourvue d’érotisme et je crois avoir ainsi reconquis un peu de l’antique et heureuse naïveté des femmes de l’Hellade.

(1)    Extrait du Mercure de France numéro du 16 décembre 1912.

(2)    W.Kaestner, éditeur, Steinmetztrasse, 78, Berlin

 

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Apprenez à ne jamais dire du mal d’autrui, quel qu’il soit. Choisissez d’accomplir fidèlement ce dessein. Bien sûr, vous connaîtrez des échecs, mais poursuivez néanmoins sans vous décourager. Agir ainsi transforme l’être, fait de lui un être de paix dans son milieu de vie : alors son cœur se purifie, il devient bon, indulgent bienveillant et porte des fruits de bonté et d’unité.